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22.02.2007

La promesse non tenue de l'école

François Dubet : “La massification a généré une promesse non tenue”

Pour le sociologue François Dubet, les défis posés à l’éducation, par-delà la question des moyens, sont de bien discerner les priorités : un socle de culture commune garanti pour tous les élèves, une meilleure politique d’orientation, de l’école à l’enseignement supérieur, une gestion plus adaptée des universités…

Dans quelle mesure l’école reproduit-elle les inégalités ?
Dans tous les pays, les systèmes éducatifs reproduisent les disparités sociales. On ne peut donc pas accuser l’école française de tous les maux et lui faire porter l’entière responsabilité de cette reproduction des inégalités. Cela dit, le système éducatif comporte en son sein des mécanismes qui les maintiennent, voire les amplifient. Le recrutement des élites en France, par exemple, est extrêmement resserré. Je pense notamment aux classes préparatoires ou aux grandes écoles, qui favorisent les groupes sociaux les plus « au courant » et défavorisent les publics les plus éloignés du système. Cette situation est d’autant plus mal vécue que pendant longtemps, les classes populaires ou moyennes n’ont pas formellement eu accès à ces filières. Il y a une trentaine d’années, très peu de gens accomplissaient des études supérieures. Aujourd’hui, on ne cesse d’affirmer que tout le monde peut accéder aux prépas et aux grandes écoles. Or, ce n’est pas vrai. Il y a, du coup, un espoir déçu au regard de la massification de l’enseignement. Le sentiment d’une promesse non tenue, très mal vécu par les étudiants et les parents.

À l’inverse, certains sont « poussés » vers l’enseignement professionnel…
À l’autre bout du système, c’est effectivement l’orientation vers la filière professionnelle qui pose problème. Celle-ci est uniquement basée sur le principe de l’échec. C’est parce que l’on aura échoué à l’école que l’on sera dirigé vers cette filière. Par contre, un élève bon ou moyen qui souhaite, de lui-même, se diriger vers une formation professionnelle, sera dissuadé et poussé vers la filière générale, même s’il n’en manifeste aucune envie. Nous sommes incapables, aujourd’hui, d’orienter vers la filière professionnelle sur un mode positif. C’est d’ailleurs étrange, pour l’école dite « progressiste », de fonctionner sur le registre du mépris de l’enseignement professionnel. Il faut impérativement changer la logique de l’orientation, mieux écouter les choix des élèves et créer des systèmes de passerelles plus souples entre enseignement professionnel et enseignement général. Il y a, sur ce point, une véritable révolution culturelle à faire.

Comment mettre en oeuvre une telle révolution ?
Les deux premiers niveaux, l’enseignement élémentaire et le collège, ne doivent pas constituer les premières étapes de sélection mais, au contraire, permettre de dispenser une culture commune à tous les élèves. De très grands efforts doivent être déployés pour que l’école garantisse à tous un socle de culture et de compétences. On sait, sur ce point,que la maîtrise du français a reculé de deux ans. Le niveau de fin de CM2 est aujourd’hui celui de cinquième (1). Si l’on décide, par exemple, de mettre le paquet sur la maîtrise de la langue française, et que l’on considère que ce doit être une priorité, il faut le dire et s’en donner les moyens. Mais considérer que c’est une priorité, cela veut aussi dire que l’on n’exigera pas, de la part de l’école, d’autres priorités. On ne peut pas trop charger la barque.

Justement, comme l’affirme Ségolène Royal, ne faut-il pas investir massivement dans l’éducation ?
Le problème de l’éduction est aussi, effectivement, une question de moyens. Mais la question qui doit venir juste avant, c’est pour quoi faire ? Si c’est pour investir dans des dispositifs qui ne marchent pas, ce n’est pas la peine. Il faut des moyens pour atteindre des objectifs. Et si l’on doit établir des priorités, je pense que le gros de ces moyens doit être mis sur l’école élémentaire, le collège et le premier cycle universitaire.À condition,là aussi, que le travail soit réalisé différemment.

Mettre l’accent sur les premiers cycles universitaires, est-ce à dire que l’enseignement supérieur n’atteint pas ses objectifs ?
La crise du CPE (contrat première embauche) a mis en lumière la question de l’utilité sociale des diplômes. Beaucoup d’étudiants, sans parler des nombreux jeunes qui quittent le système éducatif sans qualification, se sentent coincés à l’issue de leurs études. Près d’un étudiant sur deux, en France, occupe un emploi sans rapport avec sa formation. La France a choisi les grandes écoles pour ses élites, les écoles plus classiques pour les cadres moyens, et les grands instituts pour la recherche. À côté de cela, l’université a été délaissée. Un étudiant en DEUG coûte deux à trois fois moins cher qu’un étudiant en classe préparatoire. Le taux d’échec en premier cycle, par ailleurs, est ahurissant. Il faut absolument réinvestir dans le premier cycle universitaire, où les étudiants sont vraiment mal traités.

L’important, c’est aussi de savoir ce que l’on attend de l’université. Outre la production de connaissances (ce que l’on appelle la recherche), et la formation personnelle et culturelle, l’université doit nécessairement préparer à la vie professionnelle. Sur ce point, il n’est pas question d’instaurer une sélection qui, soit dit en passant, existe déjà pour les filières d’élite et que personne ne conteste. Mais il subsiste un vrai problème d’orientation, ou du moins d’information des étudiants sur la finalité de leur projet. Que tous les étudiants, par exemple, qui souhaitent faire de l’histoire puissent le faire, mais il faudrait aussi les informer et expliquer que tous ne pourront pas être profs d’histoire ou chercheurs. Il faut rendre publiques les règles du jeu. Car, ce sont, une fois de plus, les étudiants des milieux défavorisés qui en subissent les conséquences, ceux qui n’ont pas forcément les clés pour choisir une orientation professionnellement efficiente.

Etes-vous favorable, à l’instar de la candidate socialiste, à une plus grande autonomie des universités ?
Là aussi,le débat est un peu miné. La question de l’autonomie des universités véhicule de nombreux fantasmes. Dès que l’on sort un tant soit peu du modèle jacobin, on est accusé, en France, de s’abandonner au capitalisme. Or, il n’est pas question, ici, de se vendre au libéralisme ou de privatiser l’enseignement supérieur. Il s’agit, ni plus ni moins, tout en conservant le cadre national des diplômes par une reconnaissance mutuelle entre les établissements, de donner aux structures d’enseignement supérieur les capacités d’élaborer leur politique, de générer leur propre dynamique, en laissant aux présidents d’université et à leur conseil d’administration le soin d’établir leurs priorités. À charge, ensuite, pour le ministère, d’allouer les besoins en fonction des résultats, par un contrôle a posteriori, et non plus a priori. Ce peut être, par exemple, sur des critères de placement des étudiants sur le marché du travail et sur la qualité de la production scientifique. Tous les pays qui ont un enseignement supérieur de qualité, reconnu internationalement, fonctionnent sur cette base.

Propos recueillis par Luc Peillon
L'hebdo des Socialistes
(1) Une enquête réalisée en 2005 auprès de 2 700 élèves,du CM2 à la troisième,montre qu’en orthographe les élèves de cinquième sont au niveau des CM2 de 1987 (Orthographe,à qui la faute ?, collectif, ESF éditeur, février 2007).

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