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15.11.2006

Pourquoi Ségolène par Ch.FITERMAN

Charles Fiterman soutient Ségo

Comme quoi Ségolène rassemble largement à gauche sans avoir besoin de le revendiquer et de s'en justifier !

La démarche politique de Ségolène Royal a l'immense mérite de chercher à mettre en mouvement la société elle-même. Ne tuez pas l'espérance !

Par Charles Fiterman, ancien ministre communiste du Gouvernement Mauroy
LIBERATION.FR : vendredi 10 novembre 2006

C'est devenu une banalité que de souligner les changements considérables qui affectent la société et le monde depuis une vingtaine d'années. Ils concernent les sciences, les technologies, les façons de produire et les produits eux-mêmes, l'organisation des productions et leur répartition sur la planète, l'organisation politique du monde et les relations entre les pays et les humains, les modes de vie, les mœurs.

Il est pourtant un domaine qui, pour l'essentiel, échappe à ces mutations, qui tarde à les traduire, c'est celui du politique. Ses repères, ses concepts, ses structures, ses pratiques sont encore largement ceux du passé. Ce qui nuit gravement à son efficacité et est à la base de la distance, dangereuse pour la démocratie, prise entre les citoyens et leurs représentants. Je suis de ceux qui pensaient que la novation nécessaire passerait par l'étude, la recherche, le débat à partir desquels s'élaboreraient une nouvelle donne, de nouveaux concepts et de nouvelles formes politiques, susceptibles de faire l'objet de décisions de congrès. Les circonstances, et sans doute aussi les hommes, ne l'ont pas permis.

Il y a certes eu des initiatives prometteuses dans les années 90 : le mouvement Refondations, les Assises de la transformation sociale. Des idées ont été lancées comme cette "nouvelle alliance des couches populaires et des couches moyennes" avancée par Lionel Jospin. Mais les actes n'ont pas suivi. Le désastre du 21 avril 2002 me semble devoir pour beaucoup à cette absence d'ouverture d'une perspective politique mobilisatrice et rassembleuse.

Il a fallu ensuite éviter la dispersion des forces, relancer l'action - François Hollande a le mérite de s'y être consacré avec succès - et faire face à un débat européen qui a remis au premier plan la division traditionnelle de la gauche sur ce point. Mais le principal n'a pas pu se faire.

Et voilà que dans la préparation de l'élection présidentielle émerge d'une façon inattendue une personnalité, une candidature : celle de Ségolène Royal. On a dit et on répète qu'il n'y a là qu'un effet d'image, le résultat d'un battage médiatique et sondagier. Bien sûr, ses concurrents et ses critiques ne se préoccupent pas de leur propre
image, ne prennent jamais connaissance des sondages, ne choisissent pas leurs postures en fonction de ce qu'ils perçoivent de la société !

Soyons sérieux, l'image compte, elle n'est pas neutre. Et celle que renvoie Ségolène Royal, inhabituelle à ce niveau en France, c'est celle d'une femme volontaire, intelligente, tenace. Son langage est direct, concret, sans détours.

Il n'y a pas dans le discours qu'une musique des mots, il y a les mots eux-mêmes. J'ai pris la peine d'en faire une lecture attentive, sans me contenter de ce qu'en disent les médias. J'y ai trouvé des orientations fortes et neuves, qui rejoignent celles que je défends, avec d'autres, depuis plus de dix ans.

· D'abord, la promotion d'un nouveau type de développement qui lie étroitement la croissance économique, le progrès social et la prévoyance environnementale. C'est le développement qualifié de durable, pris dans toute sa dimension.
Et puis, une liaison nouvelle établie dans les objectifs et dans l'action entre l'individu et le collectif,· entre les indispensables transformations réalisées par la volonté collective démocratique et la prise de responsabilité de l'individu, encouragée et élargie par des libertés nouvelles. Il y a là une leçon essentielle tirée de l'échec du collectivisme.
Et puis encore, cet· " ordre juste " qui associe pleinement sécurité et justice, dans le droit fil des combats de la gauche. Prétendre que l'ordre n'entre pas dans les objectifs de la gauche, ériger en préalable à son établissement la solution de tous les problèmes sociaux, c'est être sourd à l'exigence qui monte des milieux les plus populaires, les plus confrontés à tous les désordres, c'est oublier que la sécurité est une condition première de la vie.
Enfin, et surtout, il y a cette· " révolution démocratique ", cet appel à un nouvel âge de la démocratie qui fasse une place nouvelle à l'intervention citoyenne. C'est ce que demande toute une partie de la gauche depuis des décennies.

Au regard de l'orientation ainsi affirmée, des possibilités qu'elle ouvre, les polémiques agressives sur telle ou telle expression, telle ou telle forme suggérée, que l'on peut toujours améliorer, sont subalternes et un peu ridicules.

La novation, elle s'exprime à travers tout cela, et c'est parce que Ségolène Royal, par ce qu'elle est et par ce qu'elle dit, en est porteuse que sa candidature a l'impact constaté dans le pays. Les sondages ne font que refléter le phénomène, de façon sinon exacte, en tout cas approchée.

Alors, il ne faut pas, il ne faut surtout pas tuer l'espérance. Ne nous racontons pas d'histoire, lui tourner le dos, c'est laisser le champ libre à la démagogie de l'extrême-droite et à la victoire de la droite.

Ce qui nous est proposé avec Ségolène Royal, ce n'est certes pas un avenir dépourvu de soucis et de problèmes. La novation est à construire. Mais l'immense mérite de la démarche qu'elle propose, c'est précisément d'ouvrir l'espace et les chemins de cette construction, de favoriser la mise en mouvement de la société elle-même. Et s'il y a une leçon à tirer du passé, c'est bien que sans ce mouvement, un gouvernement aussi bon soit-il, ne peut conduire au succès les réformes nécessaires.

Le Parti socialiste tout entier, et chacune et chacun de ses membres ont une responsabilité devant l'histoire. Ils peuvent permettre à la France de retrouver cet élan créateur qui a marqué les grands moments de son histoire. Ils peuvent aussi à cette occasion permettre à leur parti de gagner une place nouvelle dans ce pays et à la gauche tout entière d'engager de façon significative sa rénovation.

Quel dommage si nous manquions ce premier rendez-vous avec le socialisme du 21ème siècle !

Charles Fiterman, Libération du 10/11/2006